Un après-midi avec Clémence

Un après-midi avec Clémence

Aujourd’hui nous sommes allés boire un café avec la ravissante Clémence, 23 ans (presque 24), danseuse dans le corps de ballet de l’Opéra National de Paris depuis maintenant 6 ans, et qui commence sa 7e saison cette semaine.

L’Opéra est une institution très hiérarchisée dans laquelle on perçoit une forme d’uniformisation du corps de ballet, lorsque tu danses qu’est ce qui te fait malgré cela te sentir unique ?

A l’Opéra on a la chance d’avoir un répertoire très varié. Selon chaque style abordé la demande sera très différente. Par exemple dans un ballet classique l’objectif sera en effet d’être absolument uniforme, de créer une seule et même respiration et dans la manière de faire il faudra qu’on soit strictement identique. Cependant, chacune aura sa propre manière d’atteindre l’objectif visé parce que nous avons chacune nos forces et nos faiblesses. A partir de là on peut dire qu’on se sent unique. Quand on fait du contemporain il y a aussi cette recherche d’être tous ensemble, de créer une respiration commune. L’idée est de montrer au public une approche partagée par le groupe mais, en revanche la singularité de chacun est acceptée, c’est ce qui fait la richesse de l’ensemble. Chaque personne adapte l’information à son corps et l’énergie de groupe prime par rapport à la conformité exacte du mouvement.

Pour simplifier, disons qu’en classique le but recherché est que les personnes qui forment l’ensemble soient le plus identiques possibles tandis qu’en contemporain on doit pouvoir identifier les singularités et les personnalités de chacun au sein de l’ensemble.

Et dans la vie de tous les jours, qu’est ce qui te fait te sentir unique ?

*Petit rire de Clémence*. J’imagine que c’est un peu comme tout le monde, ça ne change pas du fait que je sois danseuse pour le coup. J’ai ma vision du monde qui a été sculptée au fur et à mesure de mon expérience de la vie. Je dirais que comme n’importe quel autre être humain, je vis à travers des caractéristiques qui sont universelles à notre espèce, mais avec ma propre sensibilité qui me fait vivre les choses à travers un certain prisme.

Et dans tes vêtements, plutôt uniformisée ou plutôt un style qui t’est propre ?

C’est assez rigolo parce qu’en ce moment je suis en pleine évolution à ce sujet. J’ai toujours voulu être soignée vestimentairement parlant mais j’ai longtemps rejeté le côté style : j’avais l’impression que c’était quelque chose d’un peu superficiel qui n’était pas en accord avec mes valeurs et mes convictions. Et en fait, depuis peu, j’ai eu une sorte de déclic et donc là je suis en recherche de mon propre style vestimentaire. C’est en cours. Donc maintenant je prends le temps de réfléchir à chaque pièce.

Parfois quand tu es habillée tu trouves que c’est joli mais que ça ne te ressemble pas ?

Oui. Oui ça m’arrive très souvent. C’est pour ça que récemment j’ai fait un énorme tri, c’était vraiment salvateur. J’avais l’impression qu’à partir de là je pouvais recommencer.

Quelle est la chose que tu préfères à propos de ton métier ?

Il y a plein de choses que j’adore à propos de mon métier. Déjà le fait de se surpasser concrètement physiquement tous les jours c’est extrêmement agréable et c’est bon pour l’organisme *Petit rire de Clémence*. Même si tu en sors souvent épuisée, c’est une satisfaction. Après ce que j’aime beaucoup c’est qu’on puisse faire des rencontres avec divers chorégraphes qui ont chacun des mondes différents, une approche du mouvement très spécifique. On a vraiment la sensation de se plonger dans de nouveaux univers à chaque fois et chaque rencontre enrichit la suivante.  

Et d’ailleurs est ce qu’il y a un chorégraphe où, quand tu as travaillé avec lui, tu t’es dit « wouaw, tout un monde s’ouvre à moi » ? 

Il y en a plusieurs. Récemment, j’ai fait la rencontre d’Hofesh Shechter et Ohad Naharin. Ils m’ont tous les deux, à leur manière, ouvert de nouvelles perspectives dans la danse. Ohad Naharin a créé une technique de danse qui s’appelle le gaga. Ce qui est intéressant dans son approche c’est aussi bien ce que ça nous apporte en termes de mouvement qu’au niveau de la vision du cours en lui-même. Le professeur est au milieu de la pièce (sans miroir) et on ne s’arrête jamais de bouger pendant l’heure et quart de cours. Le professeur donne les indications à appliquer et lui-même les met en pratique pour que tous puissent s’inspirer de lui. Le fait qu’il n’y ait pas de miroir est très décomplexant et permet de pousser la recherche plus loin sans s’attacher au rendu visuel. Pour moi ça a vraiment été un déclic.

Juste avant on avait fait une pièce de Hofesh Shechter The art of not looking back. C’est une pièce avec neuf femmes et qui parle du côté puissant et violent de la femme. Enfin si je généralise et que je grossis le trait, c’est plus complexe que ça mais c’était super intéressant comme approche. Ça faisait vraiment du bien de ne pas juste se sentir sur le côté à être jolie et bien présentée, dans cette pièce on pouvait vraiment expérimenter notre côté sauvage qu’on a tendance à beaucoup intérioriser voire même à étouffer dans nos sociétés modernes. C’était très intéressant aussi de vivre une longue période en studio et en scène juste entre femmes.

On a parlé des choses que tu aimais en tant que danseuse, est ce qu’il y en a qui sont plus difficiles à gérer dans ton quotidien ?

Il y a beaucoup de choses difficiles à gérer, mais je dirais que la plus frustrante pour moi est probablement la fatigue. Quand on est danseur on doit apprendre à la gérer pour ne pas se blesser, on doit savoir identifier les jours où il est nécessaire de moins forcer malgré le fait qu’on veuille toujours progresser. 

Après on a souvent tendance à se mettre beaucoup de pression parce qu’on a des attentes très fortes vis-à-vis de nos performances et ça peut être difficile à vivre tous les jours, mais c’est aussi ça qui nous fait avancer et c’est génial.

En grandissant tu dirais que tu as appris à apprivoiser cette pression ?

Disons qu’on cible mieux notre exigence avec le temps. Quand on est jeune on a une exigence exacerbée sur tout, au fur et à mesure tu apprends à élaguer ce qui est inutile. Donc tu te mets moins la pression sur certaines choses par contre sur d’autres tu forces le trait.

Et là maintenant, avec ton expérience, si tu devais donner un conseil à la jeune Clémence qui a 13 ans, qu’est-ce que ça serait ?

Hmm ... De toujours rester curieuse et de ne pas m’enfermer dans des schémas pré-établis ou de modèle absolu. Il faut s’adapter en fonction de qui on est et on a beau vouloir tendre vers les modèles qu’on se donne étant jeune, on ne peut pas y correspondre identiquement. Donc juste de rester curieuse et ouverte. Et je pense que j’aurais dû essayer plus tôt de faire différentes choses. Donc ça c’est un conseil qui s’applique finalement à n’importe quel enfant de 13 ans qui cherche à définir qui il est. Absolument. Et aussi, dès qu’on sent qu’il y a quelque chose qui nous intéresse, d’y aller à fond. Mais même si ça dure deux semaines, ce n’est pas grave. Juste, y aller à fond et après on voit si ça nous convient ou pas.

Parle-nous un peu de la pièce que tu vas commencer à répéter demain.

Alors c’est une pièce qui s’appelle Blake Works I sur une musique de James Blake (ndlr Gala d’ouverture de la saison de la danse à l’Opéra, 20 sept 2019). C’est une pièce de Forsythe qui a été créée en 2016. Lors du processus de création, Forsythe cherchait à faire hommage à l’école française en la remaniant avec les concepts chorégraphiques qu’il a établi avec le temps. Je garde un bon souvenir des quelques semaines que nous avions passées à apprendre ses principes.

Cette pièce elle va être jouée à Bastilles ou à Garnier ?

Garnier.

Et toi tu préfères Bastille ou Garnier ?

Garnier 1 000 fois !

Si tu devais conseiller une pièce à quelqu’un qui n’a jamais été à l’Opéra ?

Alors ça dépend de la personne que j’ai en face. Est-ce qu’elle a vraiment envie de voir un ballet classique ou plutôt une pièce contemporaine ? Dans tous les cas je pense que c’est beaucoup plus accessible lorsqu’il s’agit de pièces narratives (ndlr des pièces qui racontent une histoire, qui suivent des personnages). En ballet classique une des pièces que j’affectionne particulièrement c’est Roméo et Juliette de Noureev, je trouve que c’est un chef d’œuvre, la musique est fantastique, les décors, les costumes, je trouve que ce ballet est vraiment un bijou. Je pense aussi à La dame aux Camélias de John Neumeier qui a mon sens est le ballet le plus lisible en termes d’histoire et qui est aussi un spectacle splendide. Après pour les pièces contemporaines je parlerais plus en termes de chorégraphe. Je pense à Forsythe parce qu’en général ses pièces sont pleines d’énergie bien qu’il ait fait aussi des pièces plus intimes et plus sensibles disons. J’apprécie aussi énormément les pièces de Mats Ek, notamment Appartement qui est d’un naturalisme bouleversant, La maison de Bernarda, Carmen. Et comme j’en parlais plus haut, Hofesh Shechter et Ohad Naharin sont des chorégraphes emblématiques de notre époque.

Et est-ce que ça t’arrive d’être dans le public de l’Opéra ?

Bien sûr ! Quand je ne danse pas ! Ça me plait toujours d’aller voir mes collègues danser, c’est très instructif. Et bien sûr dans d’autre théâtres que l’Opéra aussi.

Malgré ton métier qui te prends beaucoup de temps est-ce que tu dirais que tu as les expériences classiques d’une jeune femme de 23 ans ?

Ça dépend de ce qu’on entend par expérience classique ?

Sortir avec des amis, regarder des séries en pyjama le dimanche, faire la fête, des loisirs …

Dans ce cas oui bien sûr ! Peut-être juste un peu moins que les gens de mon âge mais je ne m’en prive pas. Je vais au restau, au cinéma, voir des expositions, je vois ma famille régulièrement. Après oui je sors de temps à autre mais je ne fais jamais d’excès : je ne vais pas boire d’alcool à outrance ou ce genre de choses parce que je sais que je vais le payer aussi bien physiquement qu’au niveau de la concentration, hors dans mon métier j’ai besoin des deux ! Pour ce qui est des séries j’ai tendance à ne pas trop tenir en place alors passer une journée entière à regarder une série ça m’oppresse. Je suis hyper contente les trois premiers épisodes et après j’ai l’impression d’avoir raté ma vie, bref ça ne marche pas *petit rire*. A côté de ça, il m’arrive parfois d’être tellement épuisée et d’avoir tant besoin de récupérer que je peux passer une journée entière au lit.

Est-ce qu’il y a une station de métro en particulier où tu aimes justement aller boire un verre ?

Hmm je n’ai pas d’endroit de prédilection mais je dirais que par la force des choses on se retrouve toujours plus ou moins aux mêmes endroits donc pas loin de l’Opéra, plutôt vers les Grands Boulevards et là il y a un endroit vraiment sympa mais je ne le partagerais pas parce qu’il est déjà trop peuplé *regard malicieux de Clémence* ! Sinon je vais un peu partout, là où les gens sont je vais !

Et une où tu irais pour faire les magasins ?

Et bien si j’étais très fortunée, je pense que j’irais uniquement à Filles du Calvaire parce qu’il y a là-bas les boutiques que j’affectionne le plus. Mais, comme je n’ai pas les moyens pour, je vais plus souvent dans des endroits un peu plus intermédiaires comme à Saint-Paul ou Hôtel de Ville où on peut avoir un peu de tout. 

Et dans le métro tu es plutôt le genre de personne qui lit, qui écoute de la musique ou qui est plongée dans ses pensées ?

Alors j’ai eu mes périodes mais je suis quand même très facilement distraite et déconcentrée donc dans le métro, qui est une source infinie de distraction, j’ai plutôt tendance à être dans mes pensées et à observer les gens … Même si ça ne se fait pas trop !

Des choses qui t’ont marquée dernièrement ?

Il y a un livre que je recommande absolument à tout le monde, c’est un tout petit livre minuscule de Michel Houellebecq : Rester vivant : Méthode. Ça m’a tellement apaisée, je me suis tellement sentie comprise, d’ailleurs j’ai envie de le relire rien que pour ça. Sinon il y a un One women show qui m’a beaucoup interpellée, de Hannah Gadsby qui s’appelle Nanette (ndlr disponible sur Netflix). Dedans elle explique pourquoi elle va arrêter le stand up. C’est drôle, intelligent, sensible, touchant, et vraiment elle parle de choses très actuelles qui valent la peine d’être écoutées.

Vous pouvez suivre Clémence sur Instagram juste là <3